PORTRAIT : JELKA MUSIC, LA NOUVELLE DIRECTRICE DE LA COMMUNICATION DE JEAN-PAUL GAULTIER

Publié le par Florence Muller

Nous nous sommes rencontrées à Tokyo, dans le bureau de presse de Comme des Garçons, dans les années 90. Jelka Music gérait alors les relations de presse du monde entier de la célèbre maison de création japonaise. Une yougoslave, parlant anglais comme une américaine, bien que n’ayant jamais vécu là-bas et gérant auprès de Rei Kawakubo et dans un japonais impeccable, la représentation de la marque dans les médias, mais aussi dans toutes les activités culturelles et artistiques (un des nombreux domaines dans le quel la créatrice a été pionnière en faisant des rapprochements Art & Mode). J’allais justement rencontrer Jelka pour lui soumettre le projet d’une exposition sur l’Art et la Mode pour la Palais des Beaux Arts de Bruxelles, dans laquelle j’espérais la présence de Comme des Garçons. Le projet s’est fait en partie grâce à sa capacité à le gérer selon les exigences artistiques de la créatrice.
Quelques années après nous nous sommes retrouvées à Paris. Jelka avait en charge le bureau de presse parisien de Comme des Garçons après le départ d’Ina Delcourt chez Hermès. En quinze jours, elle qui ne disait pas un mot de français en arrivant, pouvait déjà soutenir une conversation ! Puis au bout de près de dix ans chez Comme des Garçons, Jelka a voulu connaître d’autres expériences dans la création de mode. Elle est devenue la Directrice de la Communication de John Galliano auprès de qui elle est restée presque sept ans. Aujourd’hui, elle occupe les mêmes fonctions chez Jean Paul Gaultier.
 
- La création en version successivement japonaise, anglaise et française… quel enseignement en retirer ?
 
J’ai eu la chance de travailler pour de vrais créateurs qui ont tous pour exigence la créativité. Rei Kawakubo fonctionne sans compromis, jamais ! Elle m’a montré que la créativité est compatible avec le business. Mais, à mon sens, seulement si on est un génie ! Au-delà de toutes les règles de marketing, sa façon de fonctionner lui permet d’avoir une marque toujours indépendante. Il faut une force extra-humaine pour tenir ainsi une entreprise indépendante au top niveau. A l’époque, elle réalisait, avec 300 employés, un chiffre d’affaires de 150 millions de dollars par an. Mais l’argent n’était pas sa motivation première. Si elle l’avait voulu, elle aurait pu devenir très facilement une Calvin Klein à la japonaise.
Puis chez John Galliano, j’ai vu une autre approche du métier dans une atmosphère plus humaine et avec une méthode plus libre, plus pétillante. Beaucoup d’improvisation, mais la même exigence créative. Chez Jean Paul Gaultier, c’est très nouveau pour moi, je n’ai pas encore assez de recul pour parler de cet aspect du métier. Mais ce qui est très clair, c’est que je retrouve chez lui une même exigence dans la créativité… une personnalité qui fait partie des vrais créateurs qui se comptent sur les doits de la main, doté d’un vrai talent, qui cherche à faire bouger les choses tout en réussissant à habiller ses clients…
 
- Le lien avec l’Asie ? le goût du voyage ou un plan de carrière prémédité ?
 
La famille du côté de mon père plonge ses racines dans la marine et la piraterie ! Le village de Ston, à côté de Dubrovnik, leur servait de base d’exploration du commerce de contrebande, du XVII ème jusqu’au XIXème siècle. Certains ont fait de la prison à Veniseen XVIIIème. Un frère de ma grand-mère était même allé jusqu’au Japon dans les années 30. J’avais moi aussi envie d’aller très loin ! Après une Maîtrise de Littérature et Langue Anglaise, j’ai gagné une bourse du gouvernement japonais pour partir étudier le japonais à Tokyo. De retour à Belgrade j’ai passé une licence de japonais aux Langues O. Puis en 1991, j’ai décidé de quitter mon pays. Le processus de guerre était en marche en Yougoslavie. Je ne voulais pas vivre sous le gouvernement de Milosevic. Je suis entrée chez Shiseido à Tokyo, via un recrutement à Londres. Je travaillais au Product Development. L’idée était de montrer aux employés qu’il était possible de travailler avec des étrangers, qu'ils étaient des gens normaux et fréquentables ! Evidement leur perception de l’étranger passait tout de même par le filtre de ma capacité à parler couramment leur langue ! Puis Stéphane Marais m’a fait rencontré Rei Kawakubo.
 
- Les premières impressions en arrivant en Asie dans les années 80 ?
 
C’était passionnant. Dans cette université très prestigieuse, se retrouvaient des gens venus de partout en Asie, des Chinois du Taiwan, de Singapour, de Hong Kong, des Coréens… des japonais-brésiliens et aussi des chinois de la Chine communiste. C’est là que j’ai perçu ce que la Chine allait devenir. Les chinois de la Chine communiste comprenaient tout de suite ce qu’il fallait faire avec les mouvements de mode. Il utilisait le Japon comme un tremplin pour atteindre les Etats-Unis.
 
- Difficile de travailler au Japon ?
 
Ce n’est pas facile d’être une femme qui travaille au Japon. De plus, les rythmes de travail sont beaucoup plus lents qu’en Europe. Rien ne peut fonctionner sans le consensus général. C’est donc beaucoup plus dur de se mettre d’accord et d’avancer. Dans le management à la japonaise, la notion de conflit est exclue.
 
- Avec Rei Kawakubo, il y a eu l’opportunité de gérer, parallèlement aux relations avec la presse, de très nombreux projets artistiques, et notamment les expositions dans la boutique principale d’Aoyama, avec Daniel Buren ou Raphael Soto et les projets spéciaux avec Cindy Sherman. Aujourd’hui pratique-t-on les relations de presse comme dans les années 90 ?
 
Non, c’est assez différent. Ce qui a changé fondamentalement, ce sont les relations avec les annonceurs. Ils sont devenus les rois des médias. Ils font la loi. Le nombre des médias est gigantesque que ce soit la télévision, Internet ou les magazines. Le nombre de pages de pub dans tous les supports a augmenté. Mais, en même temps, tout le monde se bat pour avoir les mêmes annonceurs. Les médias sont prêts à tout pour leur plaire. Le phénomène « people » a aussi gagné une importance considérable. Et ce n’est pas près de diminuer depuis que le président de la République est lui aussi devenu un « people ». Ce système de visibilité peut aider les jeunes créateurs. Il a aussi ses mauvais côtés. Il faut faire les vêtements sur-mesure sans être certain que la star les portera. Mais parfois c’est un vrai plaisir, quand il s’agit d’habiller quelqu’un d’absolument adorable comme Kylie Minogue.
 
- Quand on travaille auprès d’une personnalité phare comme Jean Paul Gaultier, reste-t-il encore un peu de temps à soi ?
Il y a beaucoup à faire et pas seulement au bureau… des voyages, des déjeuners de presse, des dîners de gala…. Mais j’arrive néanmoins à faire en ce moment un Executive MBA, celui du CELSA à la Sorbonne. Il s’agit d’un diplôme en Management & Communication. Quand on a une grande expérience dans un domaine, c’est toujours bon de se remettre en question et d’apprendre, de rencontrer des gens intéressants et de confronter des points de vue.
 
Jelka Music au vernissage de l'exposition Peter Lindbergh à la galerie Acte 2, avril 2006 :
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Commenter cet article

Florian Hajdu 03/04/2009 18:20

Vrlo mi je drago sto sam procitao ovaj tekst...
...Neobicno sam srecan zbog toga!

Poirette 11/01/2008 14:56

Cette interview est passionnante, merci. Quelle femme et quelle ouverture d'esprit !